Julien Martre, un vigneron devenu maître distillateur, a fondé Boémia il y a dix ans, une entreprise ancrée dans la tradition des plantes médicinales et des huiles essentielles. Né à Carcassonne, dans l’Aude, Julien a grandi avec les vignes de ses grands-parents et a poursuivi des études agricoles. Il a passé une décennie à travailler dans le monde du vin en France, souvent dans des domaines qui n’étaient pas conduits en bio. À 30 ans une prise de conscience change le cours de sa vie.
Bascule !
Julien a décidé de quitter son dernier emploi. Les conditions de travail et l’usage intensif de produits chimiques, c’est trop pour lui. Il décide de lancer sa propre activité. Sans aucune formation initiale en plantes médicinales ou en huiles essentielles, il explore le monde des plantes locales. Elles poussent naturellement autour de chez lui : le thym, le romarin, la lavande sauvage. Son objectif était de créer un projet agricole différent de la vigne, axé sur des plantes résistantes, conscient des défis liés à l’eau.
Une vraie rencontre
Il se renseigne auprès de la Chambre d’agriculture. Son premier stage est une rencontre. Il arrive chez Jean-Yves Charpentier, un producteur de plantes aromatiques et médicinales dans les Corbières. Cette rencontre allait être décisive. Jean-Yves, fermier bio à l’approche de la retraite, incarnait le paysan dans toute sa grandeur. Il travaillait en polyculture, avec son potager, ses brebis et une dizaine d’hectares de plantes médicinales.
Julien se familiarise avec la récolte et, surtout, avec la distillation que Jean-Yves lui confie très vite. Issus du monde viticole, les mécanismes des pompes, des tuyaux et des cuves, lui sont faciles pour découvrir les secrets des alambics.
Une révélation olfactive et philosophique
Dès les premières distillations, c’est LA révélation. Julien est frappé par la noblesse du métier et la précieuse rareté du produit final. Il faut environ 400 kilos de plantes pour obtenir un seul litre d’huile essentielle. Cette transformation d’une matière première abondante en un concentré si puissant et si aromatique le fascine. Il se dit que la connaissance de ces huiles, dotées de tant de vertus, devait être partagée avec tout le monde. Sa voie est tracée !
Un autre aspect du stage a été la découverte du métier de cueilleur. Julien a appris l’importance de la cueillette sauvage, des autorisations nécessaires et la possibilité de vivre de cette activité. Cette seconde révélation a été le moteur de son engagement à créer Boémia, malgré les difficultés inhérentes à la création d’entreprise.
De la cueillette à la culture
Au départ, Julien envisage de cultiver et de distiller des plantes pour les vendre en gros à des laboratoires. Cependant, il comprend bien vite la difficulté de vivre de la vente en vrac pour un petit producteur. Il transforme son projet, crée sa propre marque et vend ses produits sur les marchés alentour.
Boémia se lance avec des sauvages cueillies dans les montagnes. Progressivement, la gamme s’est enrichie d’huiles essentielles plus classiques, comme le citron et le tea tree, répondant à la demande des clients, tout en conservant le focus sur les produits locaux, comme le romarin, la lavande et le cyprès.
In progress !
Conscient de l’importance d’une connaissance sérieuse des produits, Julien s’inscrit pour une formation de trois ans à l’École Méditerranéenne des Plantes Médicinales (une école d’herboristerie près de Montpellier) et dévore des livres d’aromathérapie.
Plantations
En 2016, trois ans après la création de Boémia, il plante sa première parcelle cultivée : un demi-hectare de thym, issu d’anciennes terres familiales en friche. Depuis, il a ajouté d’autres plantes qu’il ne trouvait pas à l’état sauvage, comme la lavande officinale ou la sarriette. C’est également en 2016 que Julien obtient le label bio, qui lui ouvre les portes des marchés et magasins bio.
Des rencontres clés et enrichissantes
Le chemin de Boémia est jalonné de rencontres humaines enrichissantes. En 2017, alors qu’il fait visiter son exploitation, Julien rencontre Pierre-Jean, un commercial. Pierre-Jean, séduit par Julien et sa production, lui propose de prendre la fonction commerciale. Après une année de collaboration, ils s’associent en 2019. La gamme d’huiles essentielles s’enrichit pour atteindre une quarantaine de références.

En 2021, voilà Camille, pharmacienne native de l’Aude, à la recherche d’huiles essentielles de qualité. On lui a conseillé d’appeler Julien. Là encore, la sympathie et le partage de valeurs font le boulot. Camille, passionnée par les plantes, rejoint Julien et Pierre-Jean en tant qu’associée. Elle apporte son expertise en pharmacie et en aromathérapie, et, dans son entreprise à elle, développe des formations.
Transmettre un savoir ancestral
Pour Julien, la mission de Boémia va au-delà des simple production et commercialisation d’huiles essentielles. Il s’agit de transmettre un savoir ancestral sur les plantes médicinales. Ce savoir, selon lui, a été en grande partie perdu au cours des deux dernières générations, éclipsé par l’avènement de la chimie dans l’agriculture et la médecine. “Toutes ces plantes médicinales sont extraordinaires et ont des potentiels incroyables. Il y a certaines personnes qui ont des savoirs et on se doit de les transmettre”, insiste-t-il. Boémia organise d’ailleurs des ateliers pour partager ces connaissances.
Julien met l’accent sur la qualité et la précision de l’utilisation des huiles essentielles. Il souligne la puissance de ces produits et la nécessité d’une utilisation éclairée. Bien que la communication sur les allégations santé soit réglementée, l’équipe, forte de l’expertise de Julien (herboriste), Camille (pharmacienne) et Pierre-Jean (naturopathe), a mis au pont des fiches produits détaillées.
Julien milite pour une meilleure reconnaissance du métier d’herboriste en France, à l’instar de pays voisins comme la Belgique, l’Italie et la Suisse, notant les avancées récentes, mais encore fragiles de cette reconnaissance. Il appartient pour cela à la Fédération Française des Écoles d’herboristerie.
Au cœur de la distillation : le secret d’un alambic en cuivre
La distillation artisanale dans un alambic en cuivre est une pierre angulaire de la philosophie de Julien. Il explique que cette méthode est avant tout une question de respect de la plante. La récolte est manuelle ou à peine mécanisée, au moment optimal pour chaque espèce. Le processus de distillation est doux et lent, à basse pression, à l’opposé des méthodes industrielles qui privilégient la rapidité. Cette approche garantit des huiles essentielles riches en principes actifs et non altérées.
Le choix du cuivre pour les alambics est essentiel. Le cuivre est un excellent conducteur de chaleur. Il assure une diffusion homogène et minimise les pertes. Mais au-delà de ses propriétés thermiques, le cuivre est également choisi pour sa capacité à arrondir et adoucir les parfums des huiles essentielles, pour une qualité aromatique supérieure, “comme pour les confitures ou le cognac !”
Enfin, le cuivre possède des propriétés antibactériennes et immunostimulantes. Cette caractéristique est particulièrement bénéfique pour la conservation des hydrolats, co-produits de la distillation. Alors que les hydrolats sont souvent considérés comme fragiles, ceux de Julien, grâce à la distillation au cuivre et à une concentration élevée de plantes (trois fois plus que dans les productions industrielles), se conservent jusqu’à deux ans sans problème, même à température ambiante tant qu’ils sont scellés.
Quand l’alchimie s’en mêle
Julien voit la distillation comme un processus alchimique, combinant les quatre éléments (Feu, Air, Eau, Terre) pour créer des principes dynamiques. Le cuivre, dans cette perspective, apporte un “supplément d’âme” aux produits, enrichissant vertus et parfums. L’odeur agréable qui émane des alambics en cuivre, dès la distillation, témoigne de cette synergie unique entre le matériau, la plante et l’eau.
Une vision holistique de la production d’huiles essentielles : respect de la nature, transmission d’un savoir ancestral, exigence de qualité et valorisation des bienfaits des plantes pour la santé et le bien-être. C’est une histoire de passion, de rencontres et d’engagement.






