Lors de la saison artistique 2023 du Domaine de Chaumont-sur-Loire, j’ai eu un coup de cœur pour le travail de Sophie Blanc, artiste botaniste doreuse. Son installation Mémoires d’enfance est restée gravée dans mon esprit. Émerveillée face à ses compositions de délicats végétaux qu’elle avait recouvertes par endroit de feuilles d’or, je me suis remémoré mes souvenirs d’enfance passée dans les jardins à observer les plantes, à entrer en relation avec elles.
En juin 2025, lors d’un voyage dans le Finistère, en Bretagne, visitant le jardin Delaselle sur l’île de Batz, j’ai pu admirer de nouveau le travail de l’artiste, qui a pris un tournant avec une série d’œuvres sur papier, de merveilleux herbiers délicatement dorés.
Lors de cet entretien, l’artiste revient sur son attention au végétal, sur le glanage, sa pratique de la dorure et la composition d’ensembles de végétaux dont elle révèle la beauté naturelle.
Premières rencontres avec le végétal et avec la technique de la dorure
HF : Quelle est l’origine de votre relation au végétal et de votre pratique de glaneuse, cueilleuse ?
Sophie Blanc : J’ai toujours glané. Quand j’étais petite, je faisais des herbiers et il y avait chez mes parents des plantes dans tous les dictionnaires. Ces herbiers-là furent très importants parce qu’ils correspondaient à ma relation avec mon environnement. Je suis originaire de la région parisienne, à côté de la vallée de Chevreuse, à Limours, et, quand j’étais enfant au fond du jardin, il y avait un bois, où mon père m’amenait à regarder les écureuils ainsi que les oiseaux avec les jumelles. Il m’apprenait à reconnaître le chant des oiseaux. Le jardin était pour moi un territoire très important dans ma vie d’enfant. Aujourd’hui, je dirais que ce lien à la nature est viscéral, de l’ordre de la survie.
HF : Comment avez-vous développé votre pratique de la dorure sur végétal ?
Sophie Blanc : J’ai d’abord quitté mon poste d’informaticienne. Puis, j’ai appris l’ébénisterie à l’école Boulle et ensuite me suis formée en restauration, puis en dorure. Je suis devenue restauratrice de bois doré. La création artistique ne m’a jamais quittée, mais restait à cette période uniquement dans la sphère privée. Cela fait bientôt 20 ans que je suis doreuse. J’avais créé un atelier de dorure sur bois avec mon conjoint, qui maintenant est le seul à s’en occuper, transmettant nos savoir-faire à un apprenti. Grâce à cette technique que j’ai beaucoup employée pour restaurer des meubles et des objets, j’ai acquis une maîtrise du geste qui me permet de dorer des choses assez techniques, comme les graminées.
À un moment donné, j’ai commencé à déposer de la dorure sur trois glands. De là est né le déclic. Puis, une amie m’a invitée sur une exposition collective organisée par une galerie associative, où j’ai montré des citrons que j’avais dorés.
HF : Que vous permet cette technique vis-à-vis de l’allure du végétal ?
Sophie Blanc : Cette technique me permet de révéler la toute simplicité qu’on peut percevoir dans le monde végétal.
Des œuvres qui révèlent la beauté d’une plante, renvoient à des souvenirs et inspirent à toutes sortes d’émotions
HF : N’y a-t-il pas à travers la dorure, l’idée de préserver la beauté d’une plante spontanée, de lui redonner une autre vie et de nous faire prendre conscience de la nécessité de les préserver ?
Sophie Blanc : Je ramasse les graminées dans des terrains un peu acides, dans des endroits où il y a des coupes d’arbres. La plante exprime une certaine perfection du monde vivant. En fait, je glane, puis stocke le végétal. Lorsque je souhaite travailler sur une plante, le coquelicot, par exemple, je vais travailler l’idée du coquelicot. J’ai besoin d’épurer, de retirer ce qui pourrait parasiter la lecture de la beauté du végétal, qui nécessairement est amené à mourir. La majorité du temps, je travaille sur le porte-graine, qui correspond au péché. Je glane toutes mes plantes que lorsqu’elles sont sèches. C’est pour cela qu’elles gardent leur forme. De plus, comme elles sont arrivées à maturité, elles ont grainé.
Je laisse la graine en place. En fait, je souhaite intervenir le moins possible sur le cycle de la nature. Mon glanage est ainsi fait à des moments extrêmement précis. Lors de mes promenades, je fais attention à ce qu’il reste assez d’espèces. La transformation que j’opère par le fait de poser de la dorure est ainsi là pour révéler la beauté du végétal.
HF : Vos œuvres relèvent d’une certaine minutie et d’une préciosité. Comment définissez-vous vos compositions et de quelle manière associez-vous les plantes entre elles ?
Sophie Blanc : J’ai deux axes principaux. Le premier En toute simplicité est un travail centré sur une espèce de plante. Je prends un végétal que je sublime. Mon travail relève également de la méditation. Les mondes en suspens sont un travail un peu plus personnel. J’essaie de retranscrire une émotion, à l’image de celle vécue durant un moment au contact de la nature. Il y a une histoire propre à chaque pièce et tout un chacun peut s’y projeter. C’est le cas de l’installation que j’avais réalisé en 2023 pour la saison artistique du Domaine de Chaumont-sur-Loire. L’ensemble formait un herbier. Celui ci-faisait ainsi le lien entre le savoir (la bibliothèque en dessous), les jardins et les souvenirs de chacun.
HF : De l’infiniment petit, vos œuvres suggèrent des paysages… Quelles sensations souhaitez-vous nous donner à vivre ?
Sophie Blanc : J’utilise régulièrement les graminées. L’herbe correspond selon moi à la représentation complète de l’arbre. On retrouve un monde dans quelque chose de beaucoup plus réduit, mais chacun peut y projeter sa propre émotion.
Relations humbles avec le végétal et expérimentations artistiques engagées
HF : Vos compositions sont d’une grande légèreté, préservant le mouvement du végétal. Quelle attitude artistique avez-vous face à la végétation spontanée et quel engagement avez-vous en travaillant avec les plantes ?
Sophie Blanc : Je veux donner à voir les plantes qu’on oublie de regarder, celles qui sont pionnières, les résistantes, qu’on croise en ville sur les bords de chemin. Ce qui permet de faire réfléchir à nos relations au vivant, au quotidien. J’exprime mon admiration pour le monde végétal. Ma première œuvre fut une série de tubes à essai, chacun contenant une plante spontanée. Je cherche à amener les gens à regarder le vivant d’une façon différente. Je pense que c’est important de s’impliquer dans la société en faveur de la préservation de la biodiversité. Mon travail relève donc d’une certaine douceur pour contrecarrer la part sombre de la société.
HF : Au jardin Georges Delaselle sur l’île de Batz, comment avez-vous choisi les pièces que vous présentez et quel lien avez-vous souhaité établir avec la spécificité de ce lieu ?
Sophie Blanc : Mon intention de départ a consisté à créer un cheminement pour donner l’idée d’un jardin très foisonnant, de sa destruction jusqu’à sa renaissance. Une œuvre située dans l’angle rappelle la tempête. Il s’agit de la représentation des arbres qui ont résisté, qui ont ployé. J’ai créé un herbier imaginaire à partir de la dorure. J’ai également réalisé des travaux de plus grand format à l’aide de la technique de l’enluminure qui consiste à déposer des feuilles d’or sur un gesso qui permet de donner un aspect en relief. En somme, cette exposition m’a permis d’expérimenter.
HF : Quelles sont actuellement vos dernières expériences mêlant dorure et plantes ?
Sophie Blanc : Pour un projet d’envergure, j’ai contacté un producteur de fleurs à côté de chez moi à qui j’ai l’habitude d’acheter des bouquets de fleurs parce qu’ils travaillent en bio et parce que les fleurs sont locales. Je suis en train de travailler avec des pavots, nigelles, aulx décoratifs,…
À voir l’exposition personnelle de l’artiste “Vestiges du présent”, Villa Nast, Jardin Georges Delaselle, Ile de Batz, Bretagne, jusqu’au 2 novembre 2025






