À l’occasion de son exposition personnelle « Un geste vers le bas » au Domaine du Rayol, Eve Pietruschi, artiste jardinière, marcheuse, cueilleuse et poète, propose un lieu de pause, d’attention au végétal, propice à un déplacement du regard d’un dessin de plante à un autre, d’un élément naturel à un autre.
Les œuvres, dessins réalisés à la terre, broderies, coiffes végétales, empreintes de végétaux, dialoguent entre elles nous incitant à regarder du sol vers le haut. Elles nous inspirent à prendre le temps de renouer une attention au vivant qui se trouve là où nous marchons. Plusieurs dispositifs olfactifs sont mis à disposition offrant à toutes et tous une expérience suscitant en nous un moment d’écoute de nos sensations.
Au Domaine du Rayol jusqu’au 21 septembre 2025
Hortus Focus : Comment considères-tu le jardin comme atelier et lieu d’expérience artistique ?
Eve Pietruschi : Le jardin a été tout au long de ma vie un compagnon de route. Il s’est élargi à d’autres espaces comme le massif de l’Esterel. J’ai aussi grandi en partie dans le Var, territoire de bord de mer, de pinède, où j’ai apprécié les odeurs estivales de cistes, de pins… J’ai un rapport assez sensible au jardin, dans une relation d’écoute. Je me promène souvent pieds nus. Le jardin est complètement en mouvement. Il est le lieu d’observation des transformations des plantes au fil des saisons, de ce dont elles ont besoin, de la terre, de leur disparition lorsque le sol n’en a plus besoin. Le jardin est aussi l’espace de rencontres constantes.
HF : Le jardin ne serait-il pas aussi un lieu de mémoire ?
EP : Le jardin de la Trinité où je réside est en effet un lieu de mémoire. Le territoire de Porquerolles, par ses odeurs d’eucalyptus également, m’a également marqué. Le massif de l’Esterel contient lui des mémoires plus anciennes, géologiques.

HF : Comment la question du temps et du cycle se révèle-t-elle dans ta pratique ?
EV : Dans mes gestes, il n’y a pas de hiérarchie, plutôt, une circularité. Les cueillettes m’amènent à être dans un cycle qui se répète. L’observation nécessite aussi une attitude lente. D’où le fait que les marches que je propose lors d’événement incitent les participants à ralentir.

HF : Comment l’écriture apparait-elle dans ta pratique ?
EP : L’écriture est venue pendant les marches. Elle est un outil d’observation, permet de poser les sensations qui ne sont pas forcément visibles. Toutes les sensations créent une sorte de poésie sonore. J’aime bien me poser dans un paysage, écouter comment arrive le vent, de quelle manière il se disperse dans les feuilles, dans des espaces complètements différents.
HF : Tes expositions sont pensées selon un rythme et une circulation. Comment considères-tu la relation de tes œuvres au lieu qui les accueille ?
EP : J’écoute les lieux, comment le son circule, les odeurs… Pour cette exposition au Domaine du Rayol, les œuvres étaient déjà inscrites mais je me suis laissée la liberté de l’accrochage. Je propose aussi des temps d’observation, d’attention, de pause. Le voyage immobile est une proposition qui consiste à inviter à ne pas être fixe dans un espace, que ce soit les personnes qui vont y passer ou moi. L’accrochage n’est pas linéaire et s’il l’est, les écarts ne sont pas les mêmes. Ici, j’ai choisi d’accrocher les œuvres sur des pans de tissus et le vent passe. Pour l’accrochage du fond du mur, les écarts sont différents. Le collier d’avoine vibre et crée du son lorsque les grains s’entrechoquent. Un mouvement léger, délicat.
D’autre part, j’aime bien dans les musées qu’il y ait un espace pour se poser. Je crée ici un sas entre le jardin et la librairie. Le mobilier, bancs et table est ici une invitation à ralentir.
Je m’intéresse aux lieux qui ont une âme, une sensibilité car je peux y rencontrer des histoires. Au Palais Lascaris, à Nice, dans le cadre de l’exposition Artemisia en 2022, j’ai pu m’inventer des histoires en traversant le lieu fermé. Passer du temps dans des lieux qui sont chargés est aussi un challenge car je rentre dans un univers différent. J’ai pu avoir accès à la collection d’art populaire au Palais Lascaris où les cultures se croisent ainsi que les époques. J’ai pu réactiver l’histoire de l’apothicairerie du 16e et 17e siècle italien. Lorsque j’ai l’occasion d’investir un lieu, j’aime traverser les siècles et les histoires, devenir poreuse au lieu.
HF : Ta démarche est également nourrie de diverses disciplines. De quelle manière ces relations deviennent fertiles ?
EP : J’ai pu rencontrer des personnes aux métiers divers, sensibles, curieuses et qui aiment expérimenter. Nous sommes dans la recherche, nous expérimentons, en lien avec le vivant. Dernièrement, j’ai rencontré un vigneron et un géologue, très curieux… Ces collaborations me permettent de nombreuses ouvertures.
HF : Comment emploies-tu le végétal dans des œuvres et dans ta manière de dessiner ?
EP : Je travaille toujours avec intuition. Lorsque je ramène des objets, végétaux, plumes, ailes, minéraux, je les laisse en suspens dans l’atelier. A un moment donné, les choses se regroupent. Les derniers dessins réalisés avec des poudres de roches volcaniques ont été faits en écoutant le matériau utilisé. J’avais décidé de travailler sur un papier fait main, un matériau non lisse, qui m’imposait un geste.
La fresque que j’ai réalisé pour l’exposition Un geste vers le bas au Domaine du Rayol, a été faite comme une performance, en lien intime avec le mouvement.
HF : Comment la réalisation de coiffes, de colliers à partir de végétaux est arrivée dans ta pratique ?
EP : Durant le confinement, j’ai commencé à réaliser des outils à caresses à partir de bois et de plumes permettant de toucher l’autre à distance, des cuillères, à larmes notamment. Ce sont devenus des objets poétiques. Ensuite, selon mes cueillettes, les éléments que j’ai ramassés m’ont permis de créer des coiffes, des parures, des colliers portés ou pas.
Dans mes installations, plusieurs éléments venant de différents lieux se relient ensemble. Il y a aussi des odeurs que j’apprécie comme l’immortelle, l’eucalyptus mélangé à la laine de mouton. Des parfums sont sur la table dont un ravive l’odeur du pin maritime, la sarriette mélangée avec la cire d’abeille.





