Les Jardins de Cadiot, en Dordogne

Isabelle Morand

ÀCarlux, en Dordogne, les Jardins de Cadiot semblent hors d’atteinte du temps, et des bruits du monde. Ils ont été créés dans les années 1980 par Anne-Marie et Bernard Decottignies. Un ensemble particulièrement harmonieux où on célèbre et protège la vie, la biodiversité, la beauté…

Hortus Focus : pourquoi parlez-vous d’un chaos originel en évoquant votre jardin ?

Anne Marie Decottignies : il n’y avait pas grand-chose de bon ici… Une très modeste maison, pas de jardin et surtout beaucoup, beaucoup de pierres. Il fallait être jeune, inconscient, voire cinglé pour ne pas prendre la poudre d’escampette ! Et nous, on était alors un peu tout à la fois… J’ai toujours pensé que pour avoir des projets dans la vie, il faut avoir de la volonté… et une bonne dose d’inconscience ! Et puis, nos passions étaient complémentaires. Mon mari (ndlr : décédé en 2006) était un fou d’architecture, de construction et moi, j’aimais et aime toujours autant les plantes. Petite, j’ai grandi dans des jardins et j’ai toujours eu des livres de botanique à disposition dans les placards, les tiroirs de la maison.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Mon mari avait l’habitude de dire : sans ma femme, je n’aurais jamais fait ce jardin. Moi, sans lui, j’aurais jamais fait ce jardin non plus…

Comment êtes-vous arrivés ici ? 

Nous habitions déjà en Dordogne, à côté de Sarlat. Mais déjà à l’époque, trouver une propriété avec du terrain dans les environs de Sarlat, ce n’était pas possible. Tout était déjà très cher. Alors, on a cherché dans un rayon de 15 à 20 kilomètres et à un prix abordable. Quand nous avons visité le terrain pour la première fois, c’est avant tout l’esprit du lieu qui nous a attirés.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

La nature était sauvage, les chênes verts nous entouraient. On ne s’intéressait pas encore à la permaculture, mais nous avons été très sensibles à ce côté sauvage, à l’existence d’écosystèmes intéressants et de différents biotopes qui créent des microclimats.

Quand on est ici, on a du mal à s’imaginer qu’il n’y avait rien de rien à part des cailloux ! 

Oui, d’autant que nous n’étions pas des forces de la nature. Il fallait être très motivé pour se lancer dans ce travail de fourmi qui consiste à charrier des pierres surtout dans des passages et des escaliers où seule une brouette peut passer ! 

Si j’étais un oiseau, que verrais-je du ciel ?

Les jardins de Cadiot sont très vallonnés. Par exemple, du haut du parking, on a l’impression d’entrer dans un jardin typiquement méditerranéen, en un peu plus verdoyant quand même. Puis on voit les terrasses soulignées par les cyprès et les grandes forêts de chênes verts. Vous survoleriez ensuite le labyrinthe de charmes avant de plonger vers le bas du vallon un peu plus humide. D’un mouvement d’aile vers la droite, vous pourriez voir le haut du jardin avec son bois puis sa terrasse à l’italienne toute proche de la maison que nous avons restaurée et agrandie.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

C’est une succession de jardins et d’atmosphères ?

Avec Bernard, nous étions passionnés par l’art du jardin, nous avons créé des atmosphères différentes. Le lieu s’y prêtait. On passe d’un endroit solaire à un endroit plus obscur. En peinture, la technique est celle du clair-obscur. 

Pourquoi avoir choisi d’installer le potager à l’entrée du jardin ?

Nous voulions créer une promenade qui débute par l’abondance avant de glisser vers l’épuré. Le potager est suivi du verger, deux espaces qui nourrissent l’homme. Puis, on arrive dans le parterre des pivoines avant d’entrer dans le labyrinthe de charmes qui symbolise le cheminement au travers des épreuves de la vie. La sortie de ce labyrinthe est récompensée par la roseraie, la clé du paradis en mai-juin qui devient purgatoire puisque les roses ne sont plus là ! Le fond du vallon est un espace sobre, sans fleurs, consacré à la méditation, parsemé d’extraits de poésie. Puis, on remonte par une minuscule route très peu passagère qui permet d’accéder aux jardins intimistes autour de la maison. Nous y avons installé plusieurs patios, un jardin coloré à l’anglaise, et encore plus haut la terrasse à l’italienne.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Les patios ont dû vous demander un travail fou ?

Oui, mais on s’est bien amusés aussi à les imaginer puis à les construire entre le patio bleu, le mauresque… Nous les avons imaginés pour le repos, les pauses fraîcheur des visiteurs.

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Pour mieux supporter la chaleur sur la terrasse à l’italienne ?

C’est vrai qu’il y fait souvent très chaud ! C’est l’une des parties du jardin parmi les plus structurées avec ses buis, ses lis blancs et agapanthes blanches et bleu. On a eu beaucoup mal à construire cette terrasse. Il a fallu décaisser le rocher à la barre à mine, creuser pour extraire un peu de terre, en ayant déjà réfléchi à ce qu’on allait planter là. Comme quoi, on peut faire des jardins dans n’importe quelle situation si on se penche sur la question de l’origine des plantes et de leur adaptation. On a donc appris à travailler avec la nature et surtout pas contre !

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Il existe des petits points d’eau partout dans vos jardins ? L’eau est-elle naturellement présente ?

Malheureusement non ! Tout vient de la récupération des eaux de pluie. Mon mari a construit fontaines et bassins voilà quarante ans. Comme la pierre se patine très vite, on a l’impression qu’elles sont beaucoup plus vieilles. De toute façon, à part les ronces, il n’y avait rien du tout ! 

Vos jardins ont-ils une vocation pédagogique ?

Oui, avec ma belle-fille, Manon, qui s’occupe du jardin avec moi maintenant, nous faisons de la pédagogie, car c’est un jardin que l’on veut familial. Nous prenons le temps de parler avec nos visiteurs, leur expliquons notre démarche de permaculture. Il se créer des liens, se nouent parfois des amitiés. Je suis toujours étonnée de voir que toutes les générations, même les plus anciennes, sont branchées permaculture ou au minimum bonnes pratiques. Nous avons la chance d’avoir des visiteurs réceptifs à notre démarche. Le potager à l’entrée est vraiment l’espace idéal pour démontrer l’efficacité des paillages à tous les niveaux par exemple. 

Dans un jardin, si la fantaisie est absente, on s’ennuie vite !

Êtes-vous toujours aussi férue de botanique ? 

C’est ma marotte ! Je suis toujours à l’affut de plantes, d’espèces ou de variétés que je ne connais pas. J’aime faire cohabiter des plantes sauvages aux côtés de raretés botaniques. J’aime bien l’idée qu’une scabieuse ou centaurée sauvage vit à côté de lys de collection. Une grande férule à la silhouette architecturale cohabite bien avec un Thalictrum à la silhouette floue. Mais je suis encore plus attachée à la connaissance, aux besoins de chaque plante. 

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Comment votre façon de voir, de faire votre jardin a-t-elle évolué en 40 ans ?

Manon, ma belle-fille, a beaucoup joué dans la prise de conscience et le changement de nos façons de faire. Elle a initié un grand basculement, de bonnes pratiques vers la permaculture (ndlr : nous y reviendrons dans un prochain article). Le jardin uniquement déco appartient à une vie antérieure. Même dans nos patios où évidemment les éléments décos sont importants, c’est la nature d’abord ! Cela ne me viendrait pas à l’idée d’arracher de la mousse. Après, je ne dis pas qu’il faut tout laisser se balader comme ça et le complètement sauvage, ce n’est pas mon truc non plus ! Donc, il faut trouver l’harmonie, gérer l’équilibre et c’est toujours passionnant d’y réfléchir ! Il faut aller dans le sens des plantes, car si on fait l’inverse, on constate rapidement le fiasco ! 

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Et comment gérez-vous les couleurs ? 

Je n’aime pas les scènes trop bariolées. Je préfère les couleurs douces, les pastels. Dans les jardins du bas, j’aime beaucoup par exemple le mauve doux de la Julienne-des-dames que l’on trouvait autrefois dans tous les jardins de grand-mère. Avec des Allium d’un même mauve doux, c’est particulièrement harmonieux. J’ai aussi planté des galegas (Galega officinalis) pour la même raison. Du côté des rosiers, pédale douce sur les rouges et les jaunes, plutôt du rose pastel. Et beaucoup de roses anciennes, car ma belle-fille confectionne des sirops de rose. Dans le jardin du haut, les couleurs sont plus vives, orange, jaune, pourpre, brun-orangé pour aller avec un jardin très solaire. Et du blanc et bleu sur la terrasse à l’italienne…

Pourquoi les charmes vous sont-ils si précieux ?

Ce sont nos arbres protecteurs. Quand le vent souffle en tempête, quand il y a de très gros orages, rien ne bouge dans le jardin ! La forêt de charmes nous protège des grandes turbulences. Elle nous a également fourni tous les petits charmes qui nous ont permis de créer le labyrinthe du jardin.

Avez-vous eu des soucis avec vos nombreux buis ?  

Comme tout le monde ! Heureusement que le bacille de Thuringe (Bacillus thuringiensis) fait de l’effet sinon on les aurait sans doute tous perdus. Et nous les nourrissons en paillant leur pied. Je pense que les buis vont développer à terme une immunité à la pyrale. Je suis plus inquiète, car une autre maladie est venue s’installer : un champignon (Cylindrocladium buxicola) qui fait dépérir les feuilles et les rameaux des buis. Nous avons d’ailleurs été obligés de supprimer quelques-uns de nos buis. C’est un crève-cœur. Les buis sont un peu l’âme du jardin, son ossature avec les cyprès… et les pierres ! 

©Isabelle Morand
©Isabelle Morand

Vous avez perdu votre mari, Bernard, en 2006. N’a-t-il pas été difficile de continuer sans lui ?

J’ai hésité un tout petit peu. Mais que faire, allez vivre en ville ? Je ne l’aurais pas supporté. Et puis, ce lieu, nous l’avons créé à deux, il fallait que je continue. J’ai eu la chance d’être aidée par ma famille, mes neveux, des amis très chers qui ont toujours été là pour me soutenir. Et je ne regrette pas d’avoir poursuivi cette œuvre commune. Aujourd’hui, mon fils et ma belle-fille prennent le relais. J’ai des petits-enfants passionnés de nature et j’espère que les Jardins de Cadiot seront un lieu important dans leur vie, même si évidemment on n’est pas obligés d’embrasser la passion familiale ! 

Inscrivez-vous
pour recevoir [Brin d'info]

dans votre boîte de réception,
chaque semaine.

Nous n’envoyons pas de messages indésirables ! Lisez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.

Share via
Copy link
Powered by Social Snap