Une ferme bio à vendre, 120 ha ; c’était il y a 4 ans. Aucun repreneur, comment éviter le retour à l’agrochimie ? Par la mobilisation d’écologistes, d’agriculteurs,de militants issus du mouvement “Nous voulons des coquelicots”. Un projet est en route… La ferme du Resto ! Entretiens avec Didier Fogaras, Cécile Thiébot et Sarah Farjot.

Du dossier au collectif : l’aventure !
L’histoire commence par une entente entre vieux copains. Didier, Tierry et Pierre décident de tenter une reprise de 30 ha, mais ça ne se passe pas si simplement. Pour acquérir une terre agricole, il faut un projet et un porteur de projet. Les trois amis ont entre 60 et 65 ans, une vie de labeur déjà largement réalisée et savent qu’ils ne deviendront pas paysans à temps plein pour les trois prochaines années.
Entrée en scène de Clément, 30 ans aujourd’hui, la “tête bien faite” dit Didier, ouvrier dans une ferme bio et désireux de s’installer. Avec un délai, accordé, de remise du dossier, ils prennent le temps de se caler et d’écrire le projet : une ferme collective, bio, en polyculture céréales / maraîchage / fruitiers.
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Et sur ces entrefaites, se présente Pascal, 55 ans, ex-chef d’entreprise reconverti apiculteur et paysan, passionné d’agroécologie. Il entre dans le projet in extremis pour la remise du dossier. Le projet est lauréat. Une équipe est constituée.

Des terres de guerre
Les terres sont bio, mais très sales. Ce sont des déchets de béton. Une partie de ce terrain a servi à la construction d’un aérodrome au moment de la Seconde Guerre mondiale. Didier va fouiller au Musée de la Marine. Il découvre des photos de 1943 sur lesquelles apparaissent des engins de terrassement. L’équipe décide de sonder le sol et de le cartographier, car, sur une petite partie de ce terrain, ont été installés des cantonnements allemands : 200m2 effondrés et transformés en décharge pour la ferme. Plus loin dans les noues, persistent des constructions en béton : des puits de surface destinés au campement , 200m2 de dalle béton avec d’autres puits, une chaufferie, des douches et 40m2 de latrines.
Premier chantier collectif
Il faut extirper 200m3 de déchets plastiques, 30m3 de ferraille… Heureusement, la solidarité est vivace ! D’autres suivront pour aider à transformer la ferme et à lancer l’activité de maraîchage.
“Nous avons pu mesurer à quel point le système en place (SDREA et CDOA) Schéma Directeur Régional d’Exploitation Agricole et la Commission Départementale d’Orientation Agricole, est favorable aux extensions, au détriment des premières installations.” précise Didier.
Des céréales au pain, il n’y a qu’un four !
L’équipe veut pouvoir utiliser ses céréales pour nourrir les humains aux côtés des fruits et des légumes. Il est donc important de trouver des professionel.le.s qui puissent s’engager dans l’aventure. Cécile et Sarah, toutes deux en reconversion, seront les boulangères-paysannes.
Cécile : “Au départ, je me suis dit, c’est trop beau, il y a un loup, ça ne va pas. Et puis, j’ai trouvé ce que c’était. Le souci, c’est qu’en fait ils n’étaient que des gars. Ils étaient cinq gars et il leur manquait des nanas dans ce groupe-là. C’est bien maintenant, il y a des hommes et des femmes, des jeunes et des moins jeunes, une grande variété d’expériences préalables et des associés non actifs de bon conseil.” Et Sarah précise “Bien entendu, cela ne dispense pas de bien réfléchir aux modes de gouvernance et de communication entre tous, car les dissensions existent toujours et doivent être réglées.”

C’est parti !
Le premier four est acheté. Des accords avec d’autres paysans-boulangers à quelques kilomètres sont conclus pour moudre la farine issue de la ferme. Pierre fournit les céréales manquantes.
Les céréales sont issues de semences paysannes : plusieurs variétés de blés, seigle, sarrasin, lentilles, lin et cameline.
Bientôt, l’achat d’un grand four va permettre une production mieux dimensionnée face à la demande… qui existe ! Il permettra à la ferme de fabriquer 250 à 400 kg de pain par semaine contre 150 kg actuellement. C’est un élément de viabilité de l’activité important ! L’installation du moulin va demander un peu plus de temps et en attendant, il faut trouver des solutions chez les voisins !
Tout ce qui est produit sur la ferme est vendu au détail et en circuit très court, au marché, à la ferme, un peu à la Biocoop (pour les lentilles) ou via une AMAP.
Didier : “C’est possible parce que nous sommes suffisamment nombreux pour créer des relais pour être sur plusieurs marchés. Pour un couple ou pire, une personne seule, c’est trop dur.”
Travailler collectif pour le meilleur
Une ferme collective repose sur des personnes et des cercles de décision, à déterminer.
Les trois associés non actifs se sont donnés un rôle :
Didier : “On accompagne . conseille . calme parfois . On aide à organiser . On suit les comptes tous ensemble tous les mois.”
Les quatre actifs essaient de se tenir à une réunion d’organisation par semaine. Les maraîchers s’occupent du maraîchage. Les boulangères de la boulange et elles sont en train d’essayer de reprendre la main sur les grandes cultures qui occupent une dizaine d’hectares. La programmation d’autres réunions pour discuter de questions de fond aura lieu à un moment moins dense en contraintes de production. Et Cécile est super contente de l’accord de tous pour un accompagnement en intelligence collective !
Le collectif autrement
Personne ne loge sur la ferme qui de ce fait n’est qu’un lieu de travail. “C’est bien, disent les jeunes femmes, ça permet de distinguer plus clairement les heures de travail. Les paysans vivaient toujours sur leur ferme autrefois et du coup n’avaient pas d’horaires et consacraient peu de temps à leur famille.”
Chacun sait ce pour quoi il est là et il n’y a pas les confusions affectives ou la solitude que rencontrent souvent les paysans. Les relais existent qui facilitent la vie quotidienne. De cette façon, le travail agricole peut être plus attractif pour les jeunes paysans, car on ne parle plus d’un sacerdoce !

Pérenniser la structure grâce au collectif
“Nous avons choisi de monter une SCEA (société civile d’exploitation agricole), explique Didier. Elle porte tous les investissements et assume toutes les dépenses.”
Toutes les dépenses au-delà de 500 € sont discutées à 7. L’objectif est de pouvoir payer les 4 salaires des 4 actifs et chaque mois à la hauteur d’un smic, au moins, en espérant davantage quand l’activité aura atteint sa vitesse de croisière. Le principe est que tous les salaires sont égaux. Les statuts ont été écrits pour stabiliser l’équipe et le projet. Personne ne peut partir sur un coup de tête et mettre à mal le travail collectif.
Clément exploitant à temps plein et Pascal exploitant à mi-temps sont les 2 cogérants exploitants de la SCEA. Aujourd’hui, cette entité est dirigée par 4 chefs d’exploitation.
L’épargne citoyenne, une chance pour le collectif !
Il a été acheté par une SCI citoyenne : La courte échelle.
“Nous partageons ensemble l’idée que parce que la terre est un bien commun et qu’il est vital de préserver sa fonction nourricière, les citoyen.ne.s du Pays de Lorient doivent se mobiliser pour la sanctuariser face à l’artificialisation des sols et à l’étalement urbain“, explique Didier.
Accompagnée par Terre de Liens Bretagne, et soutenue par Nous voulons des coquelicots, la SCI est un outil de portage foncier. Il est destiné aux porteurs de projet (individuels ou collectifs) qui veulent promouvoir une agriculture de proximité respectueuse de l’environnement (bio ou conversion). Aujourd’hui, l’entrée dans la SCI est de nouveau active : on peut prendre des parts à 100 € en ligne pour soutenir La Ferme Bio du Resto et la Ferme école de Kerguer.
Une SCI de cœur et de conviction
La courte échelle rassemble 357 associé.e.s, des copains, de copines, des sympathisant.e.s du projet du Resto. La volonté était d’éviter un propriétaire unique afin de permettre une bonne stabilité à la ferme et maintenir ce siège d’exploitation de façon pérenne, en dehors de logiques patrimoniales ou spéculatives.
Grâce aux dons citoyens, dont certains très importants, 272.000 € forment le capital de la SCI. Le collectif travaille à construire son autonomie financière.
Créer un écosystème vertueux, c’est l’avenir
Tous croient fermement à un avenir pour la culture paysanne et à la possibilité de construire des écosystèmes vertueux. Sur un sol respecté, dans une harmonie avec les cycles naturels, cette ferme a pour objectif de produire une alimentation de qualité. Mais aussi, grâce à des liens avec l’Atelier paysan, une organisation démocratique, sobre et prudente, les paysans doivent pouvoir avoir une vie décente. Ils doivent pouvoir se payer, se reposer, prendre des vacances et ne pas se détruire la santé.
Ils sont aussi convaincus de la nécessaire sobriété dans l’utilisation des ressources. L’eau de pluie est stockée dans une ancienne fosse à lisier de 300 m3 qui a demandé un nettoyage profond et dans une citerne de 500 m3 qui fonctionne sans pompe.
Et cerise sur le gâteau
Didier : Comme je suis paysagiste, je suis très sensible à l’esthétique et me méfie du pratique, souvent ennemi du beau. Je crois que le beau rend heureux. Alors je veille à ce que cela reste une donnée du projet !
Voilà un avenir désirable !
Galerie de Portraits

Tierry, Pierre et Didier, les copains
investisseurs sans retour sur investissement/ sans salaire
Didier Fogaras : 59 ans, titulaire d’un Brevet de technicien supérieur agricole en paysage et pépinière, chef d’entreprise en paysage et production horticole à Ploemeur : Créa’Paysage.
Pierre Avril : 63 ans, titulaire d’un Brevet d’étude professionnel agricole option culture de plein champ, chef d’entreprise en production de machines pour le désherbage mécanique à Ploemeur et agriculteur bio exploitant la ferme expérimentale de Trézado de 25 ha à Plumergat.
Tierry le Floch : 63 ans, retraité, ancien urbaniste et encadrant dans une association d’insertion par le travail dans les espaces verts et le maraîchage biologique.
Tous adeptes du principe collectif !
Les 1ers porteurs
Clément Le Denmat
30 ans, titulaire d’un master en droit européen et d’un Brevet professionnel responsable d’exploitation agricole en maraîchage.
Pascal Jacquelin
55 ans, diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Toulouse, chef d’entreprise dans le développement durable à Ploemeur et passionné par l’apiculture et l’agro-écologie.
Les boulangères-paysannes
Cécile Thiébot, 47 ans,
“Je viens du Finistère, j’ai grandi dans une ferme. J’aime bien dire que ma mère est infirmière et mon père agriculteur. Depuis 20 ans, je suis infirmière. J’ai été puéricultrice, j’ai bossé dans la petite enfance et la dernière chose que j’ai faite dans ce domaine-là, c’est que j’ai créé une crèche associative à Ploemeur. Depuis trois ans, je pense, je réfléchis à ma reconversion. Depuis deux ans, plus clairement avec le métier de boulangère-paysanne en tête. J’ai cherché autour de moi où m’installer sans être complètement fixée sur un mode de travail. Et puis j’ai rencontré la ferme du Resto. Là, j’ai pensé que ça pouvait sans doute le faire. Étonnement, Sarah et moi sommes tombées sur la piste du Resto ensemble.
Sarah Farjot, 31 ans
J’ai rejoint le projet à l’automne avec un projet de boulangère-paysanne : cultiver les céréales, de faire la transformation en farine et de faire du pain au levain dans un four à bois. Mon père est cuisinier et ma mère a élevé ses quatre enfants. Elle a repris le travail après une formation de naturopathie. Mes parents vivent sur l’île de Groix, en face de Lorient, depuis que je suis ado. J’ai fait des études de sciences politiques et de journalisme spécialisées en caméra et montage (JRI). J’ai travaillé quelques mois à Paris. Ça ne me convenait pas. Puis, j’ai bossé pour différentes associations pour apprendre aux gens à filmer, et à monter un petit film. Et puis j’ai glissé vers le documentaire, et pendant quatre ans j’ai été directrice artistique du Festival du film insulaire à Groix.
J’ai quitté Groix pour aller sur Lorient pour mon compagnon et c’est là que nous avons donné naissance à un petit garçon. J’avais déjà l’envie de faire autre chose, de trouver un équilibre entre le psychologique et le physique. J’ai d’abord creusé la piste de la traction animale. Mais c’est très compliqué aujourd’hui d’être prestataire en traction animale. J’ai donc opté pour mon deuxième centre d’intérêt : la boulangerie paysanne et le collectif. Après mon BPREA en grande culture assorti de l’option paysan-boulanger, j’ai passé le diplôme de boulangerie en candidat libre.








