Mariage de vignes et d’arbres, avec Alain Malard

De la biodiversité dans les vignes
©Dimitri Kalioris

Alain Malard est consultant en viticulture et en œnologie depuis près de 20 ans. En 1998, il achète du terrain, mais ne commence à planter des vignes qu’en 2017, ce qui fait de lui un jeune vigneron. Lorsqu’il crée sa société de conseil, il se spécialise dans l’agriculture raisonnée, un concept qui n’existait pas encore.

Dès 1996/97, Alain accompagne les basculements de ceux qui cultivaient la vigne en raisonné vers le bio, puis en biodynamie. Il s’intéresse de très près à la permaculture, à l’agroécologie et à l’agroforesterie. Il nous parle de l’agroforesterie et de la vigne, mais vous verrez que les mécanismes s’appliquent en grande partie au jardin. Il est plus que temps que la transition vers une biodiversité renouvelée s’accélère !

L’agroécologie, sur le terrain,
va regrouper les techniques agricoles qui prennent soin des sols en les gardant toujours sous couverts végétaux et en les nourrissant, sans les travailler. Il s’agit de conjuguer la production de nourritures avec les dynamiques naturelles.

L’agroforesterie, c’est autre chose. Il s’agit d’intégrer des arbres et des arbustes autour et au sein de la parcelle pour ajouter une diversité d’éléments ligneux, sans avoir la densité d’une forêt. La vigne est déjà un petit arbre qui contribue à une densité importante.

Vignes et agroforesterie : Alain Malard
Alain Malard

La valeur de l’écosystème forestier

La volonté en agroforesterie est de « recréer le contexte forestier : des feuilles et des branches qui tombent, des insectes qui vont consommer tout ça au sol et donner une certaine vie avec d’autres avantages qui peuvent en découler, comme par exemple, mieux lutter contre les chaleurs extrêmes – grâce à l’ombre des arbres – ou les fortes gelées.

«Un arbre dont le tronc est épais et les branches étendues se refroidit moins vite en hiver et constitue un îlot de fraicheur en été. Lorsqu’on en plante plusieurs et qu’on forme une bonne haie, un microclimat apparaît » explique Alain Malard.

HF : Lorsqu’on passe le long des parcelles de vignes, le plus souvent, on ne voit que des ceps et de la terre.

AM : Justement, lorsqu’on décide de cultiver autrement, on paille au pied des ceps pour conserver de la fraîcheur en été et pour réduire la prolifération des adventices tout en nourrissant le sol. Ce sont des paillages de foin, de paille ou de chanvre. Et puis, on laisse le sol enherber, travailler seul, à partir des débris végétaux qui vont à la fois capter l’azote de l’air, le transmettre au sol et apporter énormément de carbone au fil des années.

C’est un mode d’agriculture qui vise à rendre la parcelle autofertile.

Vignes et arbres : paillage
Paillage dans l'Hérault

HF : Comment ça se passe ces transitions ?

Traitement de la vigne
Traitement chimique des vignes ©valio84sl

AM : Au départ de la société productiviste, la protection des cultures était assurée par des produits de synthèse. L’agriculture biologique s’est construite contre ces produits non naturels et a refusé d’utiliser des molécules de synthèse. Depuis, on en a montré la dangerosité pour la terre comme pour la santé des hommes, des plantes et des animaux.

HF : Pourquoi refuse-t-on d’utiliser les produits de synthèse ?

AM : Il faut savoir que ce soit pour les médicaments ou pour les produits phytosanitaires qu’ils sortent des mêmes usines. La pharmacie et les produits phytosanitaires comprennent des molécules qui ressemblent à ce qu’on peut trouver dans la nature, mais sont issues des résidus du pétrole.

Vignes : traitement
Traitement chimique de la vigne ©nelic

HF : Vous pensez que tous nos soucis viennent de là ?

Vignes : lot et garonne
Vignes en monoculture - Lot-et-Garonne ©Isabelle Vauconsant

AM : Oh non, je pense que l’essentiel de nos soucis vient de la monoculture dont les effets ont été amplifiés avec des monoclonaux tant pour les cépages que pour les porte-greffes. Aujourd’hui, tout le monde plante quasiment le même clone. À Bordeaux, les Merlots, c’est souvent du clone 181. Tout le monde en a planté parce que c’est le plus stable.

Mais, lorsqu’un parasite se montre agressif vis-à-vis d’un clone, c’est une catastrophe. Parce qu’alors qu’il y avait 100 diversités génétiques à la parcelle, on n’en a plus qu’une et le parasite va donc détruire la totalité de la récolte, voire passer très facilement à la parcelle suivante.

HF : Quelle serait la solution pour retrouver de la diversité ?

AM : Dans les vignes, il faut varier les porte-greffes et le choix des clones qu’on va mettre dessus. On prend des individus d’un même cépage avec une génétique différente. C’est un choix au départ, c’est-à-dire quand on plante la parcelle. Si les vignerons demandaient aux pépiniéristes 50 clones différents, les pépiniéristes auraient 50 clones différents à mettre à leur disposition. Mais comme, tout le monde demande la même chose, le choix ne cesse de se restreindre.

Les divers clones existent, mais ils ne sont pas cultivés, ce qui fait que si on en veut, si on veut un nouveau clone, il faut replanter un porte-greffe avec un clone qui existe parce qu’on a des collections et le cultiver, avoir une surface suffisante pour le multiplier. Il faut faire le métier de pépiniériste !

C’est la demande qui a créé et restreint l’offre.

Vignes dans l'Hérault
Plantations de vignes dans l'Hérault
Boutures de vigne
Boutures de vigne

HF : Y a-t-il une influence de l’agroforesterie sur le goût du vin ?

Vignes de Chateauneuf-du-Pape
Vignes de Chateauneuf-du-Pape - ©Dimitri Kalioris
Vignes en agroforesterie dans le Gers
Vignes en agroforesterie dans le Gers

AM : Les racines des plantes ont pour fonction d’aller dissoudre la roche. Les plantes produisent des acides, ces acides dissolvent la roche et c’est la roche qui est à l’origine des goûts de terroir. Ces goûts sont issus de différentes molécules, comme entre autres, les oligo-éléments. Si on a une quantité plus importante d’oligo-éléments disponibles dans le sol, la plante va en absorber beaucoup plus, et donc produire beaucoup plus de nucléoprotéines, à la source de tous les phénols. Or les phénols sont responsables de la couleur, des arômes et des tanins.

L’agroforesterie va, du fait d’avoir des arbres qui vont aller plus profond que la vigne, apporter plus de sels minéraux. En fait, ce qui se passe, c’est que les racines se forment dans le sol. Quand elles entrent au contact, des cailloux vont dissoudre petit à petit la roche. Les vers de terre vont remonter cette argile. Et tout ceci se mélange à la matière organique pour former le complexe argile humique (structure formée d’argile et d’humus). Donc, plus on aura de vers de terre, plus on aura de richesse au niveau du terroir.

HF : A-t-on constaté une évolution des arômes depuis que l’agroforesterie existe ?

AM : En toute honnêteté, ça commence seulement vraiment. On voit apparaître des choses intéressantes. Mais l’agroforesterie est un processus qui prend du temps parce que les arbres ne poussent pas dans l’année. Par ailleurs, on ne fait plus tout à fait les mêmes projets d’agroforesterie aujourd’hui qu’il y a 20 ans. À cette époque, on plantait des arbres souvent dans le but de faire revenir les oiseaux et la biodiversité était organisée dans cet objectif. C’était très expérimental.

Certains ont pourtant laissé grimper certaines vignes dans les arbres et produire leurs fruits en hauteur.

La complexité aromatique et la maturité variant en fonction de tous les éléments, il va falloir organiser la comparaison pour en tirer des conclusions.

Biodiversité, floraison, ensoleillement, températures font la complexité des arômes

Dans une parcelle, les pieds et même les grappes ne produisent pas des grains à maturité identique. Mais, contrairement aux idées reçues, ce n’est pas parce qu’on ramasse et trie des grains tous de la même parcelle à la même maturité qu’on crée des vins intéressants. Ce qui permet des arômes complexes, c’est le mélange que génèrent à la fois la floraison, les températures, la quantité de soleil et le travail de la biodiversité sur le sol, donc le terroir.

Arômes et vignes : dégustation de vin blanc
Arômes et vignes ©IL21
Agroforesterie et vignes dans le gers

HF : Et donc des arbres suffisent ?

Noue en construction dans le Gers
Noue en construction dans le Gers
Noue dans le Vaucluse
Noue dans le Vaucluse

AM : Non, il y a des arbres, il y a aussi des arbustes et des petits fruits. Il y a de l’herbe. Enfin, il y a aussi grâce à tout cela une flore et une faune : une vraie biodiversité spontanée.

Et puis, il y a le design de la parcelle qui a une forte influence comme par exemple de créer des noues.

Il ne s’agit pas de se contenter de planter trois arbres dans une haie parce que ça ne changera pas le terroir et n’influera pas sur le goût du vin. En revanche, si vous prenez en compte les courbes de niveau de votre terrain, et que vous tracez des fossés fermés suivant rigoureusement ces courbes, l’eau ruissellera vers ces fossés. Un système de trop-plein permettra d’évacuer l’excédent.

Alors, sur la butte créée avec la terre extraite du fossé, plantez une haie composée d’essences locales et de fruitiers, de préférence francs de pied pour pouvoir les greffer plus tard.

HF : Pourquoi est-ce important les essences locales ?

AM : Pour moi, la logique de l’agroforesterie commence par le choix d’essences locales, bien adaptées au sol comme au climat. Ensuite, l’idéal est de partir de graines ou de noyaux, que ce soit des saules, des cornouillers, de poiriers ou des pommiers, de sorte qu’ils s’enfoncent profondément et fassent un pivot. Mais sur cette butte, en plus des arbres et des arbustes, vous pouvez aussi avoir des légumes, comme l’asperge ou l’artichaut qui demandent peu d’attention et repartent d’une année sur l’autre. Et ensuite, on plante la vigne aussi en suivant ces courbes de niveau. Et comme ça, vous répartissez l’ensemble de l’eau qui va ruisseler en tout point de la parcelle et obtenir un sol vivant sans bosses sèches ou creux humides. Tous les débris végétaux peuvent s’infiltrer dans le sol et nourrir les vers de terre. La biodiversité va s’installer.

L’objectif des noues, c’est aussi de créer des corridors écologiques qui permettent à la faune de circuler et aux informations végétales de se transmettre.

Lapin dans les vignes
©Dionisio-Iemma
mycorhizes
mycorhizes ©oddonatta
Vignes en bio dans le Vaucluse
Vignes dans le Vaucluse

Les couverts végétaux doivent aussi se mettre en harmonie avec la végétation endémique, parce que la biodiversité aérienne se voit, mais elle n’est pas plus importante que celle du dessous, celle du sol.

Les végétaux vivent en collaboration avec des champignons dans le sol. Et il faut, pour transporter cette biodiversité dans la parcelle, que les végétaux que vous avez utilisés vivent avec les mêmes champignons pour que les messages de la noue ou des arbres vers la noue ou de la noue vers la parcelle circulent en sous-sol.

HF : Est-ce que cette manière de concevoir l’agroforesterie pour la vigne est répandue ?

AM : Souvent, ce qui manque à la démarche, c’est de ne pas systématiquement planter des arbres issus de pépins ou de noyaux parce qu’un arbre ne sera un bon compagnon pour la vigne et inversement, que s’il ne se nourrit pas dans la même strate et donc ne racine pas à la même profondeur.

Sinon, ils vont rentrer en concurrence et l’arbre prendra le dessus. Il n’y a pas de copains au sens humain chez les végétaux. Il y a des espèces qui s’entraident et qui s’apportent mutuellement des choses jusqu’au moment où ce n’est plus le cas et là, il y en a un qui prend le dessus.

Un exemple de collaboration

AM : Prenons les légumineuses qu’on peut semer dans une parcelle, le pois fourrager, le sainfoin, la vesse, le haricot… Ces plantes absorbent l’azote dans l’air et le stockent au niveau de leurs racines via une bactérie (rhizobium) avec laquelle elles collaborent quand il n’y a plus d’azote dans le sol.

Vous semez à l’automne. Il y a des résidus azotés. La culture commence à partir. En février, les légumineuses – qu’on sème toujours avec une céréale par exemple – ont produit de l’azote pour leurs graines qui s’en sont nourries. Le sol est donc épuisé en azote. On n’en retrouvera en quantité que lorsqu’elles commenceront leur décomposition.

Alors la collaboration commence entre la plante, ses racines, l’atmosphère et le rhizobium. Les bactéries absorbent alors l’azote atmosphérique stockée par la plante pour la transformer en azote ammoniacal ou ammonium.

Le rhizobium a une très forte affinité avec les mycorhizes qu’il aide aussi à se développer et avec lesquels s’établit un échange : azote du rhizobium contre phosphore fourni par les mycorhizes. Ce phosphore permet la multiplication des rhizobiums. Grâce à cela, on va mycorhizer les sols et donner vie à des champignons qu’on appelle des globus. Ainsi se crée une connexion vertueuse entre la légumineuse, les vignes et les arbres.

HF : En quoi le sous-sol est-il important pour la vigne ?

AM : Parmi les nématodes, des vers parasites des animaux et des végétaux, une famille ne mange que des animaux et des champignons, une autre des racines, un troisième ne se repait que de bactéries et la dernière mange de tout.

Si vous n’avez rien sur et dans votre sol hormis la vigne, les nématodes dévoreront les racines de la vigne, toutes les racines ! Si vous avez planté des légumineuses, des légumes, des arbres et des arbustes autour des vignes, l’attaque sera moins violente pour tout le monde. Et par ailleurs, les nématodes peuvent transporter des virus qui contamineront la vigne.

nematode
Nématodes ©Andermatt
Vignes
Vignes, route Bonvillars-Concise ©V.Collet

HF : En matière de productivité, est-ce que ça tient la route ?

Fruitiers dans les vignes
Dans l'Hérault...

AM : les vignes comme les fruitiers donneront plus de fruits quand ils seront dans un environnement favorable.

C’est parce que tout le monde a de quoi vivre que tout le monde vit mieux.

C’est difficile à entendre pour un vigneron qui travaille en monoculture d’imaginer que quand il met de l’herbe, il faut que l’herbe mange, idem pour les arbres… il va devoir donner à manger aux vignes, mais aussi à tout le monde !

Entre le moment où on commence à réveiller la biodiversité pour aller vers l’autofertilité avec un sol si riche qu’il redistribuera à tout le monde, il se passe un temps assez long pendant lequel, un vigneron ou un agriculteur a besoin d’aide. De plus, ça dépend de quel sol on part. Si le sol est très appauvri, ça peut prendre 10 ans ! Mais si on part d’une prairie, en 3 ou 4 ans, on retrouve une biodiversité très correcte.

HF : Est-ce que certaines espèces d’arbres facilitent l’aggradation ?

AM : Oui. Si vous plantez des arbres légumineux comme le robinier, l’arbre de Judée ou le mimosa, ça va beaucoup plus vite. Ces arbres sont capables de capter l’azote de l’air et donc d’enrichir le sol en azote en plus du carbone !

mimosa
©baloncici

Certaines plantes racontent des histoires… aux autres

Les plantes ont une intelligence. Plantez un robinier. Il est malin. Pour que personne ne vienne lui piétiner les racines, il envoie des messages tout autour pour dire qu’il n’y a rien à manger sur la zone. Super menteur ! Du coup, les mycorhizes relaient son message à toutes les autres plantes et il a la paix.

Mais le stratagème a été éventé par des plantes qui connaissent bien le robinier, comme la tomate ou le kiwi c’est donc là qu’elles vont venir s’installer. Et comme, elles ne trichent pas, elles vont avertir leurs congénères qu’on peut trouver de quoi manger ici, via les mycorhizes.

La vigne, qui parle couramment tomate ou kiwi, recevant le message, arrive dare-dare pour avoir sa part du gâteau.

Tout ça se passe sous vos pieds et vous n’en savez rien !

HF : Parfois, on voit des animaux sur des parcelles de vignes en bio, pourquoi ?

AM : Même si on a planté des engrais verts, au mois de mars, il n’y a plus d’azote dans le sol, car les légumineuses en produisent pour leurs graines et donc, ça s’arrête en mars. Mais l’arbre, qui est une culture pérenne, démarre en février/ mars et la vigne sur mars/avril.

C’est alors qu’entrent en scène les animaux. Vaches, moutons, poules, canards ou cochons vont manger la jeune herbe et transformer cela en azote facilement assimilable, via leurs déjections.

Quand on dit que la biodiversité est un atout majeur !

 

poules dans les vignes
Des poules dans les vignes ©zaytchik
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